Les Rohingyas, un peuple au bord du désespoir

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Cet article a été précédemment publié dans Equal Times

Rohingyas

© Antolín Avezuela

Il y a un an, 17 pays se réunissaient à Bangkok pour chercher une solution à la crise migratoire frappant l’Asie du Sud-Est. Quelques jours avant la rencontre, la découverte d’une fosse commune dans la jungle au sud de la Thaïlande avait mis au jour l’existence d’un réseau de camps dirigés par des trafiquants d’êtres humains. Des migrants en provenance du Bangladesh et des membres de la communauté rohingya de Birmanie y étaient retenus après d’éprouvantes traversées en bateau jusqu’au paiement d’une rançon par leur famille.

Après le démantèlement de ces réseaux, des milliers d’entre eux, déjà en route vers ces campements, ont été abandonnés par les trafiquants en pleine mer. Aucun pays d’Asie du Sud-Est ne leur est venu en aide pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que l’Indonésie et la Malaisie leur offre finalement un refuge temporaire, à condition qu’ils soient réinstallés ou rapatriés dans un délai maximum d’un an.

La minorité ethnique musulmane rohingya a été décrite à de nombreuses reprises comme étant l’une des plus persécutées au monde. La plupart de ses membres vivent dans l’État d’Arakan, dans le nord-ouest de la Birmanie, où ils sont soumis à des restrictions locales portant atteinte à leur liberté de circulation.

En 1982, la Birmanie adoptait une loi conçue presque exclusivement dans l’optique de les exclure. Ce texte octroyait en effet le doit à la citoyenneté à 135 groupes ethniques reconnus par le gouvernement, parmi lesquels ne figuraient pas les Rohingyas.

Le gouvernement birman désigne cette communauté sous le nom de « Bengalis » et considère ses membres comme des immigrés clandestins provenant du territoire actuel du Bangladesh, qui leur refuse lui-même toute reconnaissance légale. Pourtant, bon nombre d’entre eux peuvent retracer leur histoire en Birmanie sur plusieurs générations.

Devenu apatride, ce peuple est ainsi condamné à vivre isolé dans des ghettos urbains ou des camps de déplacés, dépourvu du droit de travailler et privé d’aides gouvernementales et internationales.

Un peuple à la merci des trafiquants

Pour améliorer leurs conditions de vie et leurs perspectives d’avenir, bon nombre d’entre eux remettent leur avenir entre les mains de trafiquants dans l’espoir d’atteindre la Malaisie via la Thaïlande, qui est pour eux un pays de transit.

« En Malaisie, une communauté les aide à payer la rançon et à trouver du travail », explique à Equal Times Chris Lewa, directrice du projet Arakan, qui observe les mouvements des Rohingyas depuis plus de dix ans. Les Rohingyas ne sont pas seuls dans ce périple, puisqu’ils sont accompagnés d’une grande partie de leurs voisins bangladais, des hommes et des femmes qui fuient l’une des nations les plus pauvres et peuplées du monde.

L’année dernière, début mai, les autorités thaïlandaises ont découvert une trentaine de charniers dans la jungle au sud du pays, près de la frontière avec la Malaisie. Les dépouilles appartenaient vraisemblablement à des migrants rohingyas et bangladais retenus avec peu d’eau et de nourriture dans des camps aménagés dans la jungle en attendant que leur famille paie une rançon pour les libérer.

La découverte des camps par les autorités thaïlandaises a déclenché une campagne contre la traite des êtres humains dans ce pays, qui s’est ensuite étendue à la Malaisie, le pays voisin, qui abritait elle aussi des fosses communes contenant des dépouilles de migrants. Craignant les interventions de la police, les équipages de certains bateaux transportant des réfugiés rohingyas et des migrants bangladais n’ont pas voulu prendre le risque de les débarquer.

Les trafiquants les ont laissés à leur sort en mer d’Andaman, sur des embarcations ayant de maigres réserves de carburant. Seuls quelques pêcheurs de la province indonésienne d’Aceh ont secouru les Rohingyas, bravant les consignes des autorités locales qui leur interdisaient d’intervenir.

Sous l’effet des propositions d’aide internationale et des images dramatiques publiées dans les médias, montrant des centaines de Rohingyas et de Bangladais entassés sur les bateaux, la Malaisie et l’Indonésie leur ont permis de débarquer à condition d’être rapatriés dans un délai maximum d’un an.

D’après le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), environ 370 réfugiés rohingyas et migrants bangladais ont trouvé la mort sur ces embarcations en 2015, auxquels s’ajoutent les dépouilles de plus de 220 personnes retrouvées dans des camps clandestins le long de la frontière entre la Thaïlande et la Malaisie.

Fin mai 2015, des organismes internationaux et les dirigeants des 17 pays les plus concernés par la crise migratoire se sont réunis pour trouver ensemble des solutions au problème.

À l’issue de cette réunion, ils ont déclaré à la presse qu’ils avaient convenu d’intensifier les travaux de recherche des quelque 2 000 réfugiés qui, d’après les estimations des Nations Unies, devaient encore se trouver en pleine mer, ainsi que de faciliter l’accès aux services élémentaires comme le logement, l’éducation et la santé dans les régions d’origine des réfugiés.

Le refus de la Birmanie de leur accorder la nationalité n’a quant à lui pas été mentionné.

Des réfugiés traités comme des sans-papiers

Un an après, pour les centaines de réfugiés qui avaient confié aux trafiquants leurs espoirs d’une vie nouvelle, les problèmes sont loin d’être terminés. La Malaisie et l’Indonésie n’ont pas signé la Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés de 1951, et les Rohingyas sont traités de ce fait comme des sans-papiers, dépourvus du droit de travailler ou d’accéder aux services publics.

Si les États-Unis se sont engagés à réinstaller un nombre indéterminé de réfugiés rohingyas, l’Australie a quant à elle refusé d’accueillir le moindre réfugié. Par ailleurs, le gouvernement de la Malaisie travaille avec le HCR pour mettre en œuvre un programme pilote qui permettrait à 300 Rohingyas ayant le statut de réfugiés de travailler légalement sur son territoire.

Dans le cas de l’Indonésie, bon nombre des Rohingyas qui avaient été sauvés au large d’Aceh ont disparu des camps temporaires et pourraient avoir fait de nouveau appel aux passeurs pour essayer de gagner la Malaisie.

Dans leur région d’origine, les décisions prises lors de la réunion sont restées lettre morte et la situation n’a guère évolué. La plupart des Bangladais sont rentrés chez eux mais les conditions restent déplorables et l’aide internationale qu’ils ont reçue s’est avérée insuffisante.

Toutefois, sous la pression des contrôles de police, l’ampleur du trafic vers la Malaisie a diminué. Depuis le début de l’année, les bateaux des trafiquants entre la Birmanie et le Bangladesh se sont faits rares.

« Les campagnes contre la traite des êtres humains et les arrestations en Thaïlande, mais aussi au Bangladesh, en Malaisie et en Birmanie, ont freiné ces mouvements. Quelques Rohingyas ont réussi à se rendre en Malaisie par d’autres moyens que par bateau (voie aérienne ou terrestre par exemple) », explique Mme Lewa. Matthew Smith, de l’organisation Fortify Rights, a cependant déclaré à Equal Times qu’une nouvelle vague de départs pourrait se produire après la saison des pluies si l’on ne s’attaquait pas aux racines du problème en Birmanie.

Aung San Suu Kyi, lauréate du prix Nobel de la paix, qui est arrivée au pouvoir à l’issue d’élections démocratiques en novembre dernier, a même demandé à l’ambassadeur des États-Unis de ne pas employer le terme « rohingya » pour désigner cette communauté, la privant ainsi de son droit à l’autodétermination.

« Si le gouvernement actuel de la Birmanie ne redouble pas d’efforts pour y mettre un terme, il risque de se rendre coupable de complicité de violations des droits de l’homme et de contribuer au problème régional des réfugiés et du trafic d’êtres humains », souligne Matthew Smith.

« Les Rohingyas nous confient qu’ils sont en train de perdre tout espoir », conclut-il.